La sécheresse oculaire concerne plusieurs millions de personnes en France. Sa prévalence varie fortement selon les études et les critères retenus, pouvant aller de 5 % à 50 % de la population. Douloureuse et multifactorielle, elle est l’un des premiers motifs de consultation en ophtalmologie. Méconnue, elle est pourtant souvent mal prise en charge. Afin de mieux comprendre les déséquilibres impliqués dans cette pathologie, mécènes et donateurs, comme l’association Entrepreneurs & Go, se mobilisent au côté de la Fondation 15-20 pour la vision pour soutenir un projet de recherche ambitieux.
Objectif : Affiner les diagnostics et ouvrir la voie à de nouveaux traitements.
Un symptôme fréquent, des origines multiples
La sécheresse oculaire survient lorsque le film lacrymal — composé d’une phase aqueuse, apportée par les larmes, et d’une phase lipidique, faite de graisses qui en limitent l’évaporation — ne remplit plus correctement son rôle de protection et d’hydratation de la surface de l’œil. Elle provoque brûlures, tiraillements, douleurs intenses et peut, dans ses formes sévères, devenir un véritable handicap au quotidien.
Ce trouble, dont la prévalence augmente avec l’âge, reste mal compris. Et pour cause : il ne s’agit pas d’une maladie en soi mais d’un symptôme dont les causes peuvent être très variées : allergie, chirurgie, dérèglement des glandes lacrymales, réaction à un traitement ou encore pathologie auto-immune tel que le syndrome de Gougerot-Sjögren qui affecte les glandes responsables de la production de larmes. Cette diversité rend la compréhension du trouble difficile et sa prise en charge souvent insatisfaisante. « Nous manquons de marqueurs biologiques objectifs qui permettraient de mieux saisir ce qui se passe dans l’organisme », explique le Pr Olivier Laprévote, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier au sein du Laboratoire d’Ophtalmobiologie de l’hôpital et principal porteur du projet aux côtés du Dr Françoise Baudouin, Cheffe de Service du Laboratoire. « Comme on mesure la glycémie pour surveiller un diabète ou le cholestérol pour prévenir les risques cardiovasculaires, il s’agit ici de détecter des signaux précis liés à la sécheresse oculaire. Cela nous aiderait à suivre l’évolution de la pathologie ou à mesurer l’efficacité d’un traitement de manière fiable. »
À la recherche de nouveaux marqueurs
Pour faire émerger ces biomarqueurs, l’équipe de recherche s’appuie sur un protocole intégré au parcours de soin habituel et qui prévoit trois groupes de patients :
- un groupe atteint du syndrome de Gougerot-Sjögren,
- un groupe souffrant de sécheresse oculaire non auto-immune,
- un groupe témoin, sans anomalie de la surface oculaire.
Chaque patient doit bénéficier d’un bilan en médecine interne, d’un examen ophtalmologique complet (réalisé au Centre d’Investigation Clinique des Pathologies de la Surface Oculaire) et d’un prélèvement biologique effectué par le Laboratoire. Les échantillons permettront de collecter du sérum sanguin, des larmes et des cellules conjonctivales et seront analysés par métabolomique. Cette approche, encore peu développée en ophtalmologie, consiste à identifier et mesurer les métabolites, de petites molécules produites par l’organisme qui reflètent l’état de santé du patient au moment du prélèvement.
Pour exploiter ces données, deux approches complémentaires sont prévues :
- Une approche ciblée, qui explore certaines pistes déjà identifiées dans la littérature scientifique comme par exemple les acylcarnitines (des molécules impliquées dans le transport des graisses dans les cellules),
- Une approche non ciblée, dite « agnostique », qui consiste à analyser, sans hypothèse préalable, un grand nombre de prélèvements pour faire émerger de nouveaux marqueurs encore inconnus.
Des perspectives concrètes pour les patients
Les résultats seront croisés avec des données cliniques, biologiques et environnementales, puis traités à l’aide d’outils d’intelligence artificielle pour mieux faire le lien entre les symptômes décrits par les patients et ce que révèlent leurs analyses. À court terme, cette étude devrait permettre d’identifier des biomarqueurs suffisamment fiables pour distinguer les différents types de sécheresse oculaire et lancer des essais cliniques ciblés. « C’est ce qui rend ce projet aussi stimulant, précise le Pr Laprévote : on n’est pas dans de la recherche à dix ans. Les retombées peuvent être rapides ! »
À moyen terme, le projet s’inscrit dans un programme plus large qui prévoit la constitution d’un entrepôt de données pour regrouper les informations biologiques, médicales et environnementales de plusieurs milliers de patients. Grâce à cette base, les chercheurs pourront revenir sur les parcours de patients au fil du temps et repérer les facteurs qui expliquent pourquoi certains développent une pathologie – par exemple le glaucome – et d’autres non. Les données sur les traitements, les antécédents médicaux ou encore les modes de vie seront comparées pour mieux identifier les éléments déclencheurs et ouvrir la voie à une médecine capable d’anticiper, de suivre et de traiter la sécheresse oculaire en fonction de chaque profil individuel.