L’herpès oculaire est la première cause de cécité d’origine infectieuse dans les pays développés. Depuis 30 ans, le professeur Marc Labetoulle, ophtalmologue à l’Hôpital des 15-20 et à l’Hôpital Bicêtre AP-HP, étudie cette maladie et a vu sa compréhension progresser considérablement. Avec le projet HERPETIC, il espère franchir une étape décisive pour proposer un traitement préventif ajusté. La Fondation 15-20 pour la vision soutient ce projet aux perspectives prometteuses pour les 90 000 patients concernés en France.
Le virus responsable de l’herpès oculaire, le HSV-1, est le même que celui du bouton de fièvre. Dans les pays occidentaux, près de 85 % des adultes le contractent par échange de salive, le plus souvent dans l’enfance ou l’adolescence. Dans la grande majorité des cas, il reste dormant toute une vie, sans jamais se manifester. Mais chez certaines personnes, il se réactive. Pour 15 %, le virus va se manifester sous la forme d’un herpès buccal. Pour 0,15 %, il atteint l’œil. Si la proportion semble infime, cela représente tout de même 90 000 personnes parmi lesquels certaines vont développer une atteinte sévère, susceptible d’altérer significativement la vue.
Une évolution difficile à anticiper
L’herpès oculaire évolue par poussées répétées et ne se limite pas à une atteinte de la cornée. Le virus peut toucher différentes structures de l’œil et provoquer, au-delà de la kératite, des inflammations comme des uvéites (atteinte de l’iris) ou, plus rarement, des rétinites, formes graves pouvant endommager durablement la rétine. À chaque épisode, ces atteintes peuvent laisser des séquelles et altérer progressivement la vision, avec un risque de perte visuelle dans les cas les plus sévères. Or, plus les poussées s’accumulent, plus le risque d’en faire une nouvelle augmente. Les patients se retrouvent ainsi installés dans un cycle difficile à briser. La fatigue, le stress, une chirurgie oculaire, comme la cataracte, peuvent suffire à réactiver le virus.
C’est une maladie qui touche souvent des personnes en pleine vie active et qui pèse lourdement sur leur quotidien social, professionnel, mais également psychologique. En effet, pour les patients concernés, la peur de faire une nouvelle crise est réelle. Des études ont montré que l’anxiété générée par l’herpès oculaire est comparable à celle d’autres pathologies qui entraînent une perte de vision plus fréquente. « C’est un peu le piège de cette pathologie, explique le Pr Labetoulle. En redoutant la prochaine poussée, les patients génèrent le stress susceptible de la déclencher ».

Dans la plupart des cas, les récidives herpétiques finissent par s’espacer et la maladie se tarit d’elle-même au fil des années, sans que l’on sache vraiment pourquoi. Tout l’enjeu consiste donc à préserver la vision pendant cette période de récidives, qui dure fréquemment jusque 5-6 ans, parfois au delà.
Une stratégie thérapeutique imparfaite
Aujourd’hui, le traitement consiste à administrer des antiviraux, localement ou par voie orale, selon la forme clinique observée. Lorsque les poussées s’enchaînent (à partir de deux dans la même année), un traitement préventif quotidien est proposé, afin de réduire la fréquence des rechutes. On sait pourtant que la moitié de ces patients n’aurait pas récidivé, avec ou sans médicament, mais faute de pouvoir identifier lesquels, on est encore contraints de traiter tout le monde indistinctement. « Les médicaments contre l’herpès, actuellement disponibles sur le marché, partagent tous le même mode d’action. Plus on y expose les patients, plus le virus peut développer des résistances. Le jour où ils en ont vraiment besoin pour une crise sévère, le traitement peut ne plus être efficace et il n’existe alors aucune alternative. On se retrouve dans une impasse thérapeutique », souligne le Pr Labetoulle. Au fil du temps, lorsque les épisodes s’espacent, le médecin va progressivement réduire puis arrêter le traitement. Mais cette décision repose sur l’observation clinique, sans critère objectif pour la guider. Ainsi, le manque de marqueurs biologiques fiables permettant de prédire l’évolution individuelle de la maladie reste le principal écueil de la prise en charge actuelle.
Mieux cibler pour mieux traiter
C’est précisément ce que le projet HERPETIC cherche à corriger. L’équipe du Pr Labetoulle a identifié, en laboratoire, des biomarqueurs susceptibles de révéler le risque de réactivation du virus. L’objectif est désormais de les valider chez l’humain. Pour cela, l’étude consiste à comparer le profil de patients confrontés à des récidives fréquentes à celui de patients n’en présentant pas. La recherche se déroulera en deux temps. « Nous allons commencé par analyser le sang. Mais nous conservons également des larmes en biobanque car elles pourraient s’avérer encore plus révélatrices lorsque les premiers résultats sanguins seront connus », précise le Pr Labetoulle.

Si les résultats sont concluants, le bénéfice sera immédiat : après une poussée, une simple analyse, de sang ou de larmes, permettra de déterminer si le patient est susceptible de rechuter, à quel niveau de risque, et de calibrer le traitement en conséquence. Ces biomarqueurs ouvrent même la perspective d’évaluer l’efficacité d’un vaccin sur lequel l’équipe travaille en parallèle.
« Quand j’ai commencé, on ne comprenait pas par où passait le virus », confie le Pr Labetoulle. Trente ans de recherche plus tard, HERPETIC ouvre la voie à une prise en charge enfin personnalisée : le bon traitement, au bon moment, pour le bon patient. »